Posté le 20.09.2007 par tico
Mes illusions donnent sur la cour
Des horizons j'en ai pas lourd
Quand j'ai bossé toute la journée
Il ne me reste plus pour rêver
Qu'les fleurs horribles de ma chambre
Mes illusions donnent sur la cour
J'ai mis une croix sur mes amours
Les p'tites pépées pour les toucher
Faut d'abord les allonger
Sinon c'est froid comme en décembre
Quand le soir venu j'm'en reviens du chantier
Après mille peines et le corps harassé
J'ai le regard morne et les mains dégueulasses
De quoi inciter les belles à faire la grimace
Bien sûr y a des filles de joies sur le retour
Celles qui mâchent le chewing-gum pendant l'amour
Mais que trouverais-je dans leur corps meurtri
Sinon qu'indifférence et mélancolie
Dans mes frusques couleur de muraille
Je joue les épouvantails
Mais nom de Dieu dans mon âme
Brûlait pourtant cette flamme
Où s'éclairaient mes amours
Et mes brèves fiançailles
Où s'consumaient mes amours
Comme autant de feux de paille
Aujourd'hui je fais mon chemin solitaire
Toutes mes ambitions se sont fait la paire
J'me suis laissé envahir par les orties
Par les ronces de cette chienne de vie
Mes illusions donnent sur la cour
Mais dans les troquets du faubourg
J'ai des ardoises de rêveries
Et le sens de l'ironie
J'me laisse aller à la tendresse
J'oublie ma chambre au fond d'la cour
Le train de banlieue au petit jour
Et dans les vapeurs de l'alcool
J'vois mes châteaux espagnols
Mes haras et toutes mes duchesses
À moi les petites pépées les poupées jolies
Laissez venir à moi les petites souris
Je claque tout ce que je veux au baccara
Je tape sur le ventre des Maharajas
À moi les boîtes de nuit sud-américaines
Où l'on danse la tête vide et les mains pleines
À moi ces mignonnes au regard qui chavire
Qu'il faut agiter avant de s'en servir
Dans mes pieds-de-poule mes prince-de-galles
En douceur je m'rince la dalle
Et nom de Dieu dans mon âme
V'la que j'ressens cette flamme
Où s'éclairaient mes amours
Et mes brèves fiançailles
Où se consumaient mes amours
Comme autant de feux de paille
Et quand les troquets ont éteint leurs néons
Qu'il ne reste plus un abreuvoir à l'horizon
Ainsi j'me laisse bercer par le calva
Et l' dieu des ivrognes guide mes pas
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Posté le 02.08.2007 par tico
Dolores Claiborne (1993)
Mon résumé :
Dolores Claiborne, se décrit au premier abord comme un femme froide, denué de tout sentiment et capable du pire.
La police à des soupons sur elle quand à la mort de son mari un jour d’éclipse, des années auparavant. Mais aujourd’hui elle l’interroge sur la mort de Vera Donovan (vielle femme riche et sénile) pour qui Dolores travaillait en tant que gouvernante.
Seulement ce que raconte Dolores dépasse de loin l’entendement. Sa confession est noire, bouleversante, violente, horrible…
Mon avis :
Ce roman est l’un de ceux que j’ai le moins apprécié. Stephen King se met dans la peau d’une femme blessée retraçant des parcelles éprouvantes de sa vie. Et j’avoue que pour cela, il le fait très bien. C’est livre que seul une femme serait capable d’écrire en temps normal, mais le talent de S.King n’a vraiment pas de frontière.
Il faut savoir que le récit de A à Z est un monologue ce qui est aussi une performance littéraire de l’écrivain.
Seulement pour des raisons difficiles à exprimer je n’ai pas « accroché », je me suis même souvent ennuyé. Le fait qu’il n’y ai pas de fantastique, d’horreur, de grand suspense y est peut être pour quelque chose…et encore… j’en ai aimé d’autre de S.King où ces ingrédients n’y étaient pas.
Bref, ce livre m’a déçu quand d’autre l’adore, c’est le paradoxe du ressentiment. Peut être ne l’ai-je pas lu dans de bonnes conditions.
Toujours est-il que ça reste du Stephen King et que même s’il s’éloigne de son style habituel, le roman reste très divertissant.
Ma note : 5/10
Posté le 01.08.2007 par tico
Peur bleue (1983)
Mon résumé :
A chaque nuit de pleine lune semble se passer des événement tragiques à Tarker’s Mills (petite ville du Maine). Des gens sont retrouvé mort, lacérés ou a moitié dévoré.
Chaque chapitre de la nouvelle correspond à un mois de l’année qui débute bien entendu en Janvier. L’horreur y est constante et un enfant handicapé va bientôt avoir des soupons sur l’origine du « tueur ». Est-ce un homme, une bête sauvage, un loup garou ? Et si tel est le cas, qui cela peut bien être, un notable, un prêtre, un haut fonctionnaire ou le commun des mortels ?
Réponse évidente vers la fin du récit…
Mon avis :
J’avais 17 ans et c’est le premier bouquin que j’ai lu de King
Ce livre n’est pas un roman mais une nouvelle écrite de deux façons différentes.
La première partie, est un récit proprement dit, sous forme de nouvelle. La deuxième est le scénario de cette nouvelle, ce qui rend le livre encore plus intéressant. On sait par ce fait que S.King souhaitez que cette nouvelle devienne une adaptation cinématographique (très réussi, à mon goût « Silver Bullet »). Ou peut être que la maison de production lui à demandé d’écrire sous cette forme dans le but « d’exploiter l’œuvre » avant même qu’elle sorte en librairie. Là dessus je n’en sais rien.
Cette nouvelle se lit très vite (souvent d’une traite) et l’horreur et l’angoisse y est constante. Les meurtres sont de plus en plus violent, et j’ai même trouvé (malgré mon « habitude » à lire ce genre d’histoire) que la violence du livre est parfois à la limite du surmontable. Ca va assez loin, pour notre plus grand plaisir, mais je ne le conseillerai tout de même à des enfants de moins de 12-13 ans.
Un autre point qui est touchant, c’est le rapport du jeune enfant handicapé avec son oncle (n’ayant plus de père présent). Son oncle n’est pas le premier des saints (problème social, d’alcool etc.…) Mais l’amour entre les deux êtres est intense et l’on sent bien que le tonton est prêt à donner sa vie, sans hésiter, pour son neveu. Il lui construit même la silver bullet (une espèce de fauteuil à moteur, pour handicapé). Donc j’ai été touché par ce lien familiale au delà de l’horreur de certaines scènes. C’est un bouquin pas très apprécié des fans de King mais que je conseille malgré tout.
Ma note : 7/10
Posté le 01.08.2007 par tico
Bazaar (1990)
Mon résumé (je ne dévoile pas la fin, rassurez vous) :
Comme souvent dans les romans de Stephen King, le bien et le mal s’affrontent. Certes les formes sont différentes, mais sur le fond, on y retrouve souvent cette confrontation aussi bien humaine que divine.
Le mal, peut être un esprit, un homme, un animal, le diable en personne ou l’un de ses émissaire.
Dans « Bazaar » Le mal est représenté via un homme, Leland Gaunt. Cet homme grand, d'age mûr, étrange et envoûtant, s’installe dans la petite ville de Castle Rock et y ouvre un magasin, une sorte de quincaillerie ou chaque habitant de la ville semble y trouver son bonheur. Une femme y trouve un vase magnifique dont elle a toujours rêvé, un enfant y trouve une carte d’un joueur célèbre de base ball, autographié à son nom. Le maire de la ville (un mordu de course hippique) y trouve un jeu mécanique de petits chevaux capables de lui donner les bons résultats du tiercé.
Bref chacun y trouve son compte pour une bouchée de pain, seulement l’argent n’est pas l’unique transaction de la vente. Cet homme, sûr de lui et d’apparence sympathique, leur demande TOUJOURS une contrepartie. Faire une mauvaise blague à un autre habitant. Crever les pneus d’une voiture, casser les carreaux d’une propriété, ou tuer le chien d’un habitant. La crédulité des habitants amuse Gaunt qui se délecte de voir les gens se monter les uns contre les autres.
Seulement une seule personne semble comprendre assez vite les mauvaise intention de Leland Gaunt…C’est le chérif Alan. Et lui va tout faire pour essayer d’arrêter la machine infernale.
Cet enchaînement de mauvais actes va conduire finalement la ville à un bain de sang ou tout le monde finira par s’affronter avec une violence inouïe.
Mon avis :
« Bazaar » est un roman passionnant, malgré le nombre de page de l’ouvrage. Si mes souvenirs sont bons, il est en deux volumes, format de poche, le tout faisant plus de 900 pages.
Néanmoins, King s’attarde sur la psychologie de chaque personnage et libre à nous d’aimer ou non un protagoniste. Libre à nous de jauger le bien et le mal émanant de chaque citoyens.
L’incarnation du mal (ou peut être du diable…) (Leland Gaunt) est attractif à lui tout seul. A chaque chapitre, on espère en savoir plus sur lui…d’où il vient, ce qu’il veut, ou veut’il en arriver… C’est le mal absolu mais malgré cela, on arrive presque à s’attacher à lui.
Le point Positif est que le roman ne tarde pas pour « démarrer » De A à Z, il s’y passe toujours quelque chose et les chapitres alternent plusieurs personnages, en laissant toujours la question, et le suspense, ouvert à la fin. Ce qui fait qu’on ne peut pas s’en décoller avant de l’avoir fini.
Le point « négatif » - minime malgré tout – est justement le nombre de personnages liés à l’histoire. Ils sont très nombreux, et la lecture peut parfois sembler fastidieuse. Je me souviens être revenu, plusieurs fois à des pages précédentes, par soucis de compréhension.
Toujours est t’il que, malgré une fin, légèrement décevante compte tenu de la globalité du livre, la petite ville de Castle Rock nous hante bien des jours après avoir refermé le livre. Et Leland Gaunt ne semble jamais être très loin de nous…
Ma note : 8/10
Posté le 13.07.2007 par tico
Cette histoire, mélangeant réalisme sociale, et fantastique, a était classée 75ème sur 1380 au concours de nouvelles de Rennes en juin. C’est un début, certes, mais encourageant !
Désolé pour la mise en page, les alinéas, les phrases qui devraient être en italique, mais sur Center Blog, il faut, limite, tout réécrire pour obtenir une bonne mise en page. Par Flemme je ne l’ai pas fait.
Machination Glaciale
1
Banlieue Lilloise, mercredi 11 décembre.
Lucas était cafardeux en ce jour. Il venait, une fois de plus, de se faire sévèrement gronder par son père. A peine ce dernier éleva la voix de quelques décibels que l'enfant détala tel un cheval au galop dans les escaliers, sachant très bien l’endroit où il devait se réfugier dans un cas aussi récurrent que pénible. Il ne savait pas pourquoi son père était toujours en colère contre lui, et se demandait ce qu’il allait faire, seul dans sa chambre qu’il connaissait de fond en comble. Bien sûr, il avait son ordinateur avec quelques jeux installés dessus, mais il les connaissait par cœur et les avait terminés dans tous les niveaux de difficulté. Il préférerait sortir. Il s’assit sur le lit et ne tarda guère à allonger sa position, pour tuer le temps pensa-t’il, et finit par s’assoupir tout en prenant au fil des secondes une posture de nouveau né. Les bras de Morphée commençaient à l’embrigader au stade du sommeil lorsque Lucas se leva de son lit, sur lequel il était ratatiné tel un fœtus, pour jeter subitement un coup d’oeil par la fenêtre donnant sur le petit jardin derrière la maison. Il aperçut son ballon de football et l’idée de faire quelques exploits personnels avec cet objet universel lui traversa l’esprit. Il vit également la roue arrière de sa bicyclette à travers la fenêtre de la dépendance et en levant légèrement les yeux, contempla la lisière du bois qui se trouvait à quelques mètres à peine du bout du jardin. Il aimait y faire de longues balades à pied ou à vélo en s’arrêtant souvent à l’étang pour regarder les pêcheurs attendre des heures une prise qui ne venait pas ; au fond de lui, c'était une des rares choses qui le faisait rire. Mais ce mercredi, il était enfermé dans sa chambre comme un chien dans un chenil, tournait en rond dans cette petite pièce et n’avait pas envie de rire mais plutôt de pleurer. Sa mère n’était pas à la maison, elle travaillait, mais lui se sentait plus en sécurité quand elle était présente. Parfois elle levait les punitions contre l’avis de son père en déchaînant régulièrement chez lui des réactions plus que négatives, mais il était 14h00 et elle n’était pas prête de rentrer pour l’instant. Son père, quant à lui, ne travaillait plus depuis plus d’un an, victime d’un licenciement économique dans son usine de fabrication de pièces métalliques. Elles fermaient les unes derrière les autres dans la région depuis une vingtaine d’années en laissant sur le carreau d’innombrables familles dans la pauvreté et la précarité. De plus, les exclus de ce partage inégal avaient peu de chance de retrouver une activité, n’ayant pas de diplôme ni d’autres connaissances que celles pratiquées pendant plusieurs années ; voir pour certains, des décennies. Bref, les cheminées avaient arrêté de fumer et les bâtiments étaient désaffectés, triste paysage et perspective d’avenir pour les enfants du coin.
« Va dans ta chambre ! » était une expression que Lucas entendait souvent...trop… Ce jour là, il décida de ne pas rester cloîtré dans cette pièce qu’il rejetait de plus en plus et qui, inéluctablement, le dégoûtait. Sa chambre se trouvait au premier étage et l’idée qui lui traversa l’esprit fut déjà présentée à la porte de la cellule « envie » de son cerveau. Sachant que personne ne viendrait le déranger jusqu'à au moins 16h00, il se mit à enjamber la fenêtre dans le but d’escalader les deux mètres qui l’éloignait du sol. Après une manœuvre qui aurait pu se révéler dangereuse, ses pieds se posèrent sur le sol et ses jambes n’eurent plus qu’à courir très vite pour ne pas être vu… vers le bois.
Au rez-de-chaussée, Albert se trouvait devant la télévision ordonnée sur la deuxième chaîne française diffusant actuellement un match de rugby qu’il ne raterait pour rien au monde. La finale du tournoi des 6 nations entre l’Angleterre et l’équipe de France que ce dernier supportait mentalement et immobilement depuis sa jeunesse. Tranquillement installé dans son canapé muni d’un pack de bières, un paquet de tabac et un fond sonore de blues Américain, il délectait l’écran pour en extraire le plaisir d’un grand match de sport viril. Le coup d’envoi était donné et plus rien ne pouvait l’intéresser, même pas l’éventuel tambourinement de la porte d’entrée et une voix en amont qui dirait : « Mr Pouchkine ! Venez vite, y’a un problème, il est arrivé quelque chose, dépêchez vous ! ». Son match était plus important, beaucoup plus que son fils qui était le dernier de ses soucis (ne concevant pas d’être dérangé pendant la finale d’un tournoi aussi capital à ses yeux). « Il sortira quand sa mère rentrera…Comme d’habitude… » Pensa-t'il lamentablement.
Pendant ce temps, Lucas avait rejoint le bois, dans lequel il se baladait et respirait un air dénué de pollution humaine ; cet empoisonnement lent et délibéré juxtaposant cette plénitude botanique. Tout en marchant, il se mit à penser à sa vie qui n’avait même pas encore atteint le stade de l’adolescence. Il se disait qu’il n’avait pas encore douze ans mais qu’il était déjà blasé de ce monde dans lequel il grandissait. Pas de copains, de frères et sœurs, de nounou ni même d’une quelconque affection émanant de ses parents… Après cette réflexion accablante lui vint à l’esprit le visage de sa mère, puis celui de Mr Denis, ce qui lui fit relativiser sa pensée funeste. A l’école, il était la risée de ses camarades, le bouc émissaire des faibles d’esprit et le jouet des humains en général. Du moins, c'était comme cela qu’il le ressentait. Après une marche de quelques minutes, l’étang qu’il aimait tant zieuter apparut progressivement dans le champ de son regard. Il pouvait constater certains pêcheurs toujours présents à cette heure de la journée, les courageux de l’hameçon, les psychopathes de la prise, les chefs cuistots de l’appât, les acharnés de la carpe, les amoureux de la Deûle… Les vrais pêcheurs quoi. Il fit un demi-tour de l’étendue d’eau pour s’asseoir à même le sol, face au soleil, sur un coussin d’herbe qu’il affectionnait tout particulièrement. Avant de se laisser aller à ses pensées, il admira cette étendue d’eau qu’il connaissait si bien. L’étang était d’une petite superficie mais très profond selon l’avis de certains pêcheurs. Une rumeur courait depuis de longues années sur « le fantôme de l’étang » tel qu’en parlaient certains habitants de cette petite ville. D’autres disaient qu’une espèce de feu follet en ressortait parfois au crépuscule. Quelques habitués le décrivaient comme une ombre d’un violet durement opaque et paradoxalement d’une opalescence cachée, comme si l’étang avait la même lueur qu’un cimetière. Les plus rationnels ne daignaient pas entendre ces balivernes et se contentaient de répondre par de vastes explications sur le coté illusoire de la nature d’un crépuscule d’automne. « Que cette eau est belle ! » se dit Lucas, ébahi, comme s’il n’avait jamais eu cette pensée aquariophile. Il continua de rêvasser tout en chatouillant les fourmis, vagabondant les brins d’herbe, avec un des petits bouts de branche qui tapissaient le sol en cette saison. Cette fin d’automne était particulièrement agréable et rare. Certes, la température avait baissée mais le soleil demeurait particulièrement présent dans ce ciel d’avant hiver.
Après quelques rêvasseries anodines, malgré l’heure prématurée, le désir de ne pas se faire « capter » par son père le poussa à rentrer chez lui. Il se leva et prit le chemin du retour, les yeux rivés au sol. « C’est vraiment injuste d’être un enfant » se répètait-il en boucle…
Il se rappela également que «depuis qu’elle exercait le métier de coiffeuse à domicile, elle n’avait plus d’horaires et elle pouvait rentrer aussi bien à 15h00 qu’a 19h00 ».
Arrivé au seuil de la fenêtre de sa chambre, Lucas se mit à escalader le lierre qui lui avait permis de descendre précédemment. Il était évident pour Lucas que l’ascension était plus délicate que la descente. A mi-chemin entre le sol et la fenêtre il agrippa de sa main gauche, une grosse araignée bien tranquille dans sa petite toile. La vue de ce monstre (à ses yeux) lui fit lâcher prise et tomber à la renverse. Ouf…plus de peur que de mal… La blessure était bénigne, il saignait très légèrement au mollet mais cela ne l'empêcha pas de réitérer son ascension qui le conduisît finalement à rejoindre sa chambre.
Il avait bien fait de rentrer car, à peine après avoir enjambé la fenêtre, il entendit le bruit du moteur de la voiture familiale arrivant dans la cour. Une voiture modeste avec un kilométrage élevé mais qui ne leur avait jamais posé de gros problèmes.
Elisabeth sortit de la R19 Chamade le regard inexpressif, traduisant la lassitude de sa journée de routine forcée, avec sa valise d’instruments de coiffure à la main. C’était une femme d’apparence distinguée avec de beaux cheveux bien coiffés et un vestimentaire toujours très correct…Un peu trop correct même, voir sexy, ce qu’Albert lui reprochait souvent : « T’as besoin de t’habiller comme une traînée pour aller couper les tifs des vieux ! A moins que y’ait pas que des vieux, comme tu me l’affirmes, que tu coiffes, Hein !! »
Des scènes de jalousie de ce type, elle en était très souvent victime donc fatalement Lucas en était le témoin. Aussi, elle s’en était accommodée avec le temps, après toutes ces années de mariage. De son coté Elisabeth, elle, n’était guère jalouse. A quoi bon ! pensait-elle ! « Un poivrot avec un gros bide qui ne bouge jamais son gros cul de la journée », (phrase récurrente dans le dialogue de ce couple), ne risquait pas de la faire cocue. A peine eut-elle franchi le pas de la porte que la voix de son cher mari entra en vigueur dans ses oreilles.
- Tu rentres bien tôt aujourd’hui ! marmonna Albert, affalé dans son canapé infecté de l’odeur ambiante qui émanait actuellement de cette maison… Un mélange de sueur, d’alcool, de tabac encore chaud et de poulet rôti s’était installé du sol au plafond… Après cette constatation, Elisabeth reprit de plus belle tout en se déchaussant :
- Je suis levée depuis 7h00 du matin, il est 15h00, j’estime avoir fait ma journée ! Ce n’est pas ton cas toi, hein ?
En général, une discussion entre Elisabeth et Albert qui commençait sur ce ton avait peu de chance de se dérouler dans un climat flegmatique.
- Ça va, ne commence pas à me provoquer, on peut discuter quand même !
- Ouais c’est ça, discuter…
Elisabeth se retourna et se diriga vers le réfrigérateur dans la cuisine. Il faut que j’ouvre les fenêtres pour faire un courant d’air, aussi… se dit-elle au même moment. Tout en attrapant une canette de coca-cola (dans l’appareil qui était le seul à être capable d’invoquer la saison hivernale) dont elle raffolait à cette heure de la journée, elle s’interroga quant au calme planant dans la maison.
- Dis-moi, il est où Lucas ? Dans sa chambre ? questionna-t’elle tout en devinant la réponse qu’Albert allait lui fournir.
- T’as vu juste ma jolie, comme d’habitude !
- Le contraire m’aurait étonné, pourquoi tu l’as puni cette fois ? Hein ? Y’avait un match à la télé c’est ça ???
- Mais c’est qu’elle devient devin notre Elise nationale ! … Il n’arrêtait pas de faire du bruit ce matin, il était excité comme une puce et a même cassé un verre ! clama Albert en haussant considérablement le ton. Et pour ne rien arranger, on vient de se faire défoncer par les rosbifs 37 à 12 !
- Et c’était pour toi une raison suffisante pour le punir ! Je m’en tape de ton match de merde, pauvre con, si tu ne voulais pas de gosse fallait y penser avant ! dit-elle sur un ton égalant celui de son mari.
- Harg…Tais-toi tu m’énerves ! Heureusement qu'on en a qu'un…De toute façon avec toute ma volonté, si peu qu’elle existe, on n’est pas prêt d’en ravoir de gosse…Hein ! si tu vois ce que je veux dire… Ça fait combien de temps que tu m’as pas touché ne serai-ce qu’un minimum… Même pas une petite branlette en deux mois !
- Gros porc tu me dégoûtes ! T’as qu’as te faire plaisir tout seul ! Et puis tu pourrais me débarrasser les cadavres qui traînent sur la table du salon ! hurla- t’elle en désignant du doigt les nombreuses canettes de bière qui jonchaient la table basse.
Elisabeth, bouillonnante et plus qu’énervée, monta les escaliers pour aller voir son fils. La clé de la porte se trouvait sur la clinche (comme on le prononce dans cette région de France) et il n’y avait pas de bruit au-delà. « C’est maman, Lucas, je t’ouvre… ».
Albert, sans demander son reste, une fois qu’Elisabeth eut monté les escaliers, se leva de son canapé et prit son gilet sur le portemanteau. Il referma la porte d'entrée derrière lui dans le but d'aller « au Cheval Blanc » un troquet très prisé par ses envies d’absorption d’alcool mais aussi par l’envie, de tout à chacun, de passer un peu de temps à discuter avec d’autres personnes.
- C’est bon, tu peux sortir de ta chambre, je suis rentrée du boulot …
Lucas avait les yeux rouges, d’un rouge presque qu’aussi vif que la couleur de ses poissons qui se trouvaient dans le bocal sur son bureau. Il était évident qu’il avait passé un moment à pleurer sur son pauvre sort, ce qui n’échappa pas à Elisabeth. Elle s’assit lentement au côté de son fils sur le lit pour tenter de dialoguer d’une façon rassurante avec lui. Mais en analysant de plus près l’expression du visage de Lucas, Elisabeth comprit qu’il n’était pas encore calmé.
- J’en ai marre, maman !!! hurla Lucas. Je veux plus que tu t’en ailles, j’ai peur quand je suis tout seul avec papa, il est méchant avec moi !
- Ecoute, mon bonhomme, tu sais très bien qu’il faut que je travaille, papa ne travaille pas et si j’arrête, on ne peut plus garder la maison et…
- Hé bah, très bien ! Comme ça on pourrait partir pour habiter ailleurs… sans lui ! poursuit Lucas en sanglotant.
- Calme-toi, viens dans mes bras, ça va s’arranger, je vais parler à ton père, ne t’inquiète pas… Et puis demain c’est jeudi, tu vas aller à l’école toute la journée, tu vas retrouver tes petits camarades, hein ?
- J’aime pas l’école, maman, j’aime rien…
De son coté, Albert avait rejoint son troquet si familier à ses yeux, bien plus que son propre domicile. Il s’y sentait mis en valeur, contrairement à chez lui, de par son franc parler, ses blagues grasses et dénuées de toute poésie et par sa faculté à attirer l’attention des poivrots. Il se dégageait de ce bar de quartier une odeur quasiment irrespirable, même pour un fumeur, de tabac tiède et de friture émanant des cuisines. On pouvait y voir quatre quinquagénaires s’exercer à la belote dans le but certain de préparer le prochain tournoi de ce jeu. Mais aussi un couple de jeunes avec une poussette qui n’avait à priori pas de remords quant à l’ingestion de cochonneries par leur progéniture. Le style de couple vêtu d’un jogging et d’une paire de baskets bon marché en guise d’habillement ; mais aussi d’un accent, ou plutôt d’un patois régional très prononcé pour des personnes de cet âge.
Albert s’accouda au bar et n’eut aucunement besoin de formuler une quelconque requête quant à l’assouvissement de sa soif (si peu qu’il ait une réelle soif) ; le barman le connaissait bien. Tout en attendant sa chope de jus d’houblon, il sortit de la poche de son gilet, un paquet de tabac qui contenait, en dehors du tabac, un paquet de feuilles Rizla qu’il affectionnait tout particulièrement pour leur fine épaisseur. Il roula, comme à sa coutume, une cigarette en forme conique qui pouvait prêter à confusion pour une personne ne connaissant pas les habitudes d’Albert. Bien entendu, il fumait du tabac, il avait toujours eu horreur de la drogue, quelle soit dure ou douce, mais paradoxalement n’avait aucune gêne à s’envoyer des litres de bière tous les jours. « Un tchio verre de temps en temps ça peut pas faire de mal » se disait-il souvent. Par contre sa femme et son fils ne pouvaient constater que depuis son licenciement il buvait…De plus en plus…Et systématiquement son entourage était le premier à subir le fléau de cette drogue qu’est l’alcool, car on peut bien parler de drogue à son stade.
Après s'être enfiler une demi-douzaine de bières en pression, et lorsque le troquet décida d’effacer la lueur de son néon, Albert se résolut à rentrer chez lui ; car malgré son autarcie, il préfèrait éviter les disputes inutiles. C'est pour cela qu’ilavait attendu que sa femme soit rentrée pour aller dans sa deuxième maison puisque, malgré l’indifférence si souvent affichée envers son fils, il l’aimait quelque part...au fond de lui.
Albert rentra chez lui tout en titubant légèrement. Une fringale venait de s’emparer de son estomac et son humeur était plutôt favorable. Le degré d’alcool maintenu éphémèrement dans le sang lui permettait d’avoir une vision plus enjouée de sa famille et de sa soirée, mais malgré cela il ne s’attendait pas à avoir un accueil chaleureux de la part d’Elisabeth. Ce serait trop facile pensa-t’il.
A la maison, l’ambiance était détendue et Elisabeth semblait s’être calmée. Lucas confectionnait de ses petites mains d’enfant un modèle d’hélicoptère en Lego Technics. Muni de son plan de construction et de toutes les pièces nécessaires, il s’adonnait à ce jeu avec passion. Tout en posant une courroie sur le petit moteur, préalablement fixé dans le fond de l’appareil, il interrogea sa mère qui était en train de couper des pommes de terre en forme de frites pour le dernier repas de la journée.
- Maman ? demanda Lucas tout en ayant les yeux fixés sur son occupation.
- Oui, mon chéri ?
- Il est où papa ? dit-il furtivement.
- Tu le sais, il est certainement parti voir ses copains au café, il ne devrait pas tarder à rentrer.
- Il va être énervé ? demanda Lucas d’une petite voix d’enfant craintif.
- Mais non, ne t’inquiète pas…répondit-elle sans aucune conviction, sachant les réactions imprévisibles de son mari après une « sortie ».
- De toute façon, s’il est encore méchant avec moi, ou avec toi, je ne le laisserai pas faire ! affirma-t’il, cette fois, d’un ton prononcé.
- Mais qu’est-ce que tu racontes ! Dis pas de sottises et débarrasse-moi la table de tes legos, je vais mettre le couvert, répondit Elisabeth d’un ton décroissant en intensité.
Alors que Lucas rangeait méticuleusement les pièces étalées sur la table, le claquement de la porte annonça le retour de son père. En une fraction de seconde, il sut qu’il lui suffisait d'examiner le regard de ce dernier pour prendre garde de son état.
- Salut bonhomme ! C’est moi !
« Qu’est ce que tu veux que ça me fasse ! » pensa Lucas très intérieurement.
- Alors on n’embrasse pas son père ? dit Albert d’une façon très décontractée, ce qui étonna Lucas, peu habitué à ce genre de sollicitude.
- Heu… Si… Bonsoir papa, répondit Lucas tout en s’approchant progressivement de son père. Après l’avoir embrassé, il se dit que cette journée allait certainement mieux se terminer qu’elle avait commencée.
- Et ma petite femme, comment elle va ? demanda Albert tout en s’approchant d'Elisabeth pour l’enlacer.
- Comme d’habitude… Mais lâche-moi s’il te plaît… Tu pues l’alcool et je n’aime pas ça, tu le sais…
- Ok, j’ai pas envie de m’embrouiller ce soir…Tu me sers à manger s’il te plaît ?
S’il te plaît ! Ça faisait bien longtemps qu’elle n’avait pas entendu une formule de politesse sortant de sa bouche. Malgré la courte durée que pouvait avoir son comportement, elle s’exécuta pour ne pas attiser une flamme encore fumante à la source braisée.
La soirée se déroula à peu près normalement pour tous les trois. Ils ne parlèrent que maigrement pendant le repas mais il s'était dégagé de cette cuisine, pour une fois, un sentiment de satiété et de plénitude. Ce qui n'allait pas se reproduire dans le futur.
Lucas était monté se coucher, peu de temps après le repas, assez serin cette fois-là. Il eut le désir, avant l’extinction générale des feux, de s’octroyer une petite partie de Call Of Duty. Un jeu de guerre en 3D assez violent pour un enfant de 11 ans, qu’il s’était bien garder d’en faire l’apologie devant ses parents. Ces derniers, surtout sa mère, n’accepteraient pas que leur fils reste scotché devant un jeu dont le but est de massacrer tout ce qui bouge. Elisabeth s’était accordée exceptionnellement un moment de détente devant la télé avec Albert mais, malgré les bonnes intentions de sa femme, ce dernier ne tarda pas à s’endormir dans son canapé, comme à l’accoutumée. Elle éteignit le poste de télé, les lumières et verrouilla la porte d’entrée pour monter à son tour se coucher en laissant Albert avachi sur le canapé…
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Lucas s'était levé ce jeudi matin d’une humeur joviale et non contenue, ce qui étonna Albert, principalement curieux de la gaieté dégagée du visage de son fils. La tranquilité affichée de ce dernier hier soir eut immanquablement des effets positifs. Lucas, comme tous les enfants, oubliait vite et pardonnait promptement ; par contre, un adulte du genre de son père ne se métamorphosait pas du jour au lendemain… L’adulte préfèrait ce matin émerger dans son canapé en lorgnant les yeux mi-ouverts sur ce qui se passait autour de lui. Comme tous les jours, le petit Lucas se débrouillait habilement quant à ses préparatifs d’avant-classe. Petit déjeûner avalé, toilette effectuée et pieds chaussés, il emprunta le chemin de l’école mécaniquement tel qu'il le faisait depuis la rentrée des classes.
« Salut trou du cul ! Hé hé, ça va trou du cul !» étaient les premières paroles, criées par un enfant d’un air idiot et faussement rebelle, qui atteignirent les tympans de Lucas lorsqu’il pénétra dans la cour d’école. Comme d’habitude il préférait éviter les regards, ignorant les autres enfants, et se dirigea sous le préau. « Si j’étais aussi fort que spider man je leur casserais la gueule ! A tout le monde ! » se disait-il seul dans son coin de préau qui ne le protégeait qu’en cas d’intempéries. Il attendait patiemment la sonnerie, le glas de la sécurité pour lui, car c'était autant en classe que dans le bois au bord de l’étang qu’il se sentait vraiment en sécurité. Mais sa tranquilité fut de courte durée, l’enfant qui l’avait interpelé à l’entrée de la cour s’approcha de lui, entouré de deux de ses camarades.
Le chef de bande se prénommait Johnny, c'était ce que l’on pouvait appeler familièrement ou sarkosiquement une « petite racaille ». Vêtu d’un jean et d’un blouson bombers noir recouvrant un tee-shirt blanc, il se rapprocha de Lucas avec un sourire narcissique et hautain.
- Alors, trou d’uc ! Tu réponds pas quand on t’appelle ? lança Johnny avec son sourire « tête à claques », son chewing-gum et accompagné de ses deux acolytes restés légèrement en retrait.
- Ne m’appelle pas trou d’uc, répliqua Lucas tel une chèvre demandant la grâce à un lion.
- Ohhhh, vous avez vu les gars, c’est qu’il devient méchant le petit Lucas ! Arrête, j’en tremble…Tu oses me répondre connard ! reprend-t'il d’un ton plus menaçant. Tu veux qu’on te mette une branlée ?
Johnny s’approcha doucement de Lucas et lui murmura :
- Ecoute… Petit con… T’a intérêt à m’obéir à partir d’aujourd’hui sinon je dis à toute l’école que ton père c’est une grosse épave qui ne sait rien faire et que ta mère c’est une …
DRINGGGGGGGGGG !!!
« Ouf…Sauvé par le gong » pensa Lucas au un moment où il commençait à saturer d’entendre toutes ces méchancetés.
- On finira cette discussion plus tard, trou d’uc…
«Heureusement qu’on est pas dans la même classe tous les deux ». Après cette brutale entrée en matière pour Lucas, les élèves se dispersèrent dans la cour pour rejoindre leurs classes respectives.
Lucas se trouvait dans le couloir devant la salle de classe avec d’autres élèves qui attendaient sagement leur maître Mr Denis. Bien entendu, ces derniers se contentaient de l’appeler « Monsieur » pour une infime partie et « M’sieur » pour l’autre camp, clairement majoritaire. L’homme arriva d’un pas assuré, avec son trousseau de clés, sur lequel il passa un long instant à cibler la bonne tige. « Je me suis toujours demandé pourquoi leur trousseau de clés était toujours saturé de passes en tout genre. Ils ont peut-être les clés de toutes les écoles confondues de la ville… » Le temps de cette pensée un peu idiote passé furtivement dans l’esprit de Lucas, l’instituteur trouva son bonheur et ouvrit la porte en clamant énergiquement « Allez les enfants tous là- dedans ! ». Ils se placèrent derrière leurs tables respectives (ce qui est très courant en primaire) et le professeur d’école leur demanda de prendre leur cahier et un stylo plume bleu afin de noter les points importants du cours d’histoire / géographie concernant « les Etats-Unis d’Amérique !» (aimait'il dire d’un ton enjoué). Il avait demandé aux élèves, dès la rentrée scolaire, d’acquérir un stylo plume pour les préparer aux exigences de la sixième et du collège, un passage douloureux pour la plupart d’entre nous entre l’enfance et l’adolescence ; bizarrement pas pour Lucas qui n’avait jamais vraiment pensé au lendemain et certainement pas à l’année prochaine.
« Les Etats-Unis ! Quel programme… » se disait Lucas mollement avec un regard désabusé. A ce moment, lui vint une macroscopique envie de s’évader dans le bois pour y faire une promenade si reposante à ses yeux ; il se décida, alors à cet instant, d'aller y faire un saut après l’école.
« Oui, les Etats-Unis d’Amérique ! Même pour les sceptiques ! » reprit l’instituteur de plus belle.
« Il a lu dans mes pensée, ou quoi ? » s’interrogea Lucas. Puis, Mr Denis commença son récit sur la colonisation anglaise, les esclaves dans les champs de coton du sud, la musique jazz des noirs américains, les guerres du siècle dernier jusqu'à la puissance de ce pays au jour présent. Malgré la réticence affichée, en début de classe, la plupart des élèves furent attentifs au cours, certes un peu complexe pour une classe de CM2, mais si bien expliqué. Lucas fut pour une fois le plus assidu de la classe et posa de nombreuses questions. Mr Denis se dit en fin de matinée que c’était un bon jour pour essayer de dialoguer avec Lucas, qui le laissait perplexe et interrogatif depuis qu’il était arrivé, en début d’année, dans sa classe. Tantôt, il avait observé l’altercation entre Lucas et les trois autres enfants et depuis des semaines, c’était quasiment chose journalière. Il tenta plusieurs fois d’en parler avec Lucas mais sans résultat. Le garçon était plutôt du genre à rester prostré, le regard blême et muet comme une carpe à ce type de questions. Il en était de même si on venait à lui parler de ses parents. Mais ce jour là, l’instituteur avait de bonnes raisons de croire en sa collaboration face aux questions qu’il ne manquerait pas de poser de manière adroite. Mais malgré le tact employé par Mr Denis, il ne réussit pas cette fois à extraire les informations qu’il souhaitait de la bouche de l’enfant. Ce dernier fit mine d’ignorer ce qui s’était passé le matin même et ne fut pas plus loquace envers son instituteur. Mr Denis, après cette entretien manqué, se dit qu’il fallait le prendre autrement, et décida de parler directement à ses parents en prétextant un rendez vous trimestriel pour discuter des résultats scolaires de l’enfant. S'il ne pouvait parler avec Lucas, peut-être que la visite de ses parents à l’école lui permettrait de mieux comprendre sa psychologie et son caractère renfermé. Et dans un même temps, essayer d’apprécier la situation familiale, convaincu que son problème comportemental venait de la maison des Pouchkine…
Lucas fut donc persuadé par l’instituteur de convaincre ses parents de se rendre à l’école pour un entretien ; ce qu’ils acceptèrent sans réticence croyant juste à une rencontre de routine entre parents et professeur. De retour à l’école, après le déjeûner, Lucas confirma discrètement à l’instituteur la réponse positive de ses parents concernant l’entretien de la fin de journée…
Mr Denis libéra ses élèves à l’heure convenue, un peu déçu du comportement hétérogène des enfants entre la matinée et l’après midi. Il était désemparé dans le sens où les élèves étaient curieux et intéressés par son résumé historique des Etats-Unis mais totalement absents en deuxième partie de journée. Il est certain que la grammaire et l’apprentissage bête et méchant des complexités diverses de la langue Française laissaient les élèves de CM2 dubitatifs. Toujours est-il que la journée était terminée pour le plus grand plaisir des enfants mais aussi de l’instituteur. Ses quelques pensées analytiques de fin de classe s’estompèrent très vite dès l’arrivée, dans la salle, des parents de Lucas. Mr Denis était assis derrière son bureau et griffonnait des chiffres et commentaires d’appréciations dans un tableau préalablement tracé sur un cahier. Il avait laissé la porte entrouverte en attendant les Pouchkine. Lorsqu’il les aperçut, au travers des vitres donnant sur le couloir, il les invita à entrer et à s’installer devant lui.
- Bonjour Madame, bonjour Monsieur, dit Mr Denis le bras tendu tout en se levant de moitié de sa chaise.
Albert décrocha un léger sourire tout en serrant la main de l’instituteur ; Elisabeth répondit un « Bonjour » en empoignant la main ferme de Mr Denis.
Elisabeth prit, dès réception de la chaise par son postérieur, la parole :
- Lucas nous a demandé, ce midi, de nous présenter pour parler du premier trimestre. Je vous écoute, Monsieur !
De son coté, Lucas, tel qu’il l'avait décidé en début de matinée, prit l’initiative de se rendre dans le bois pour se promener avant son immanquable retour chez lui. Il voulait par là, souffler et décompresser avant de retrouver son « cocon familial » si communément angoissant. A la suite d’une alternance course/marche, il arriva à la lisière du bois ; mais le sort allait décidément s’acharner de nouveau sur lui.
A peine après avoir parcouru une centaine de mètres sur le sentier menant à l’étang, il se retrouva nez à nez avec la petite bande de rigolos venue le provoquer le matin même. « La bande à jojo » comme le revendiquait la majorité des élèves connaissant les trois compères.
- Tout d’abord, je n’ai guère eu l’occasion de me présenter devant vous. Je m’appelle
Lucien Denis et je m’occupe des élèves de CM2 dans cette école depuis cette année. J’ai été muté avec mon approbation dans le département. Les racines de ma famille étant ici, je me suis résolu à quitter la région parisienne où j’ai enseigné un bon nombre d’années. Je vous ai convoqué dans le but de parler un peu de votre fils et de ses résultats. Ils sont globalement bons mais très irréguliers selon les périodes et vous comprendrez que les notes en dents de scie posent très souvent une interrogation chez un instituteur.
A ce moment, le regard d’Elisabeth prit davantage un sentiment défensif et méfiant.
- Oh, mais rassurez vous, nous ne sommes pas là pour faire de la pseudo psychologie infantile ! Comment interprétez-vous les résultats de Lucas depuis le début de l’année scolaire ? demanda très calmement Mr Denis.
Elisabeth prit de nouveau la parole à coté d’un mari apathique qui prit même la peine d’entrebâiller la bouche pour en extirper un son discret mais mal placé sur l'instant.
- Vous savez, Monsieur, Lucas est un enfant très secret qui semble ne pas avoir de faille par moment. C’est difficile de connaître son état d’esprit, son humeur, car il ne se révèle que très peu, explique Elisabeth d’un air justificatif.
- C’est justement ce qui me tracasse Madame Pouchkine… « J’ai horreur qu’on
m’appelle comme ça ! Etre obligée de porter le nom de « l’autre » Beurk ! » pensa Elisabeth.
- Pensez-vous qu’il pourrait y avoir quelque chose qui perturbe Lucas aussi souvent ? Un caractère dépressif de votre fils ou des problèmes avec un autre enfant, des cousins ou autre ? Parle-t'il de l’école de temps en temps à la maison ? A t'il des copains en dehors de l'école ?
En recevant ce flot ininterrompu de questions, le visage d’Elisabeth se livrait à un mouvement de va-et-vient signifiant un « non » timide.
- Une période difficile à la maison qui le perturberait ? Des problèmes dans votre couple par exemple…Si je peux me permettre ? questionna finalement l’instituteur tel qu’il l’avait intérieurement conspiré précédemment. Et pour cette mère, le point sensible était touché de plein fouet, la gêne affichée sur son visage ne pouvait être cachée sauf peut-être par une fuite aussi brutale qu’incongrue. Elisabeth s’apprêtait à ouvrir la bouche pour répondre lorsqu'Albert lui serra légèrement l’avant-bras pour prendre la parole :
- Non, c’est juste que Lucas a perdu sa grand-mère pendant l’été et depuis il est perturbé…Ne vous inquiétez pas, avec un peu de temps cela s’arrangera.
Elisabeth fut surprise de ce mensonge, elle qui avait prévu une réponse, beaucoup plus proche de la vérité. Mais après cette fausse déclaration d’Albert, elle se résigna à laisser les deux hommes discuter et préféra détourner habilement son regard pour ne plus être visée par les interrogations assez personnelles de ce maître d’école.
- Alors, Lucas tu te promènes tout seul ? T’as peur de rien toi ! annonça Johnny toujours accompagné de ses deux copains idiots, placés en retrait tel de piètres chevaliers protecteurs de second ordre.
- Laissez-moi tranquille ! répondit Lucas tout en se retournant pour prendre le chemin inverse.
- Attends… Te barre pas, je rigole, c’est tout ! Bon…Je m’excuse pour ce matin, j’y suis allé un peu fort, répliqua l’enfant en bombers noir d’une attitude qui n'aurait même pas donné confiance à un chat devant une gamelle de boulettes au poisson.
- Tu t’excuses, toi ! Ça m’étonnerait ! Vous voulez encore m’embêter !
- Mais non, viens avec nous, on a commencé une cabane dans le bois. Tu veux la voir ?
Lucas hésita à répondre, cette proposition lui semblait étrange, compte tenu du fait qu’habituellement, il était plutôt le souffre-douleur de cette bande de gamins. Mais l’envie de ne pas être seul une fois encore fut plus forte que ses doutes ; il se décida finalement à se joindre aux autres après quelques insistances chevronnées de la part de Johnny.
- Ok…Allons y.
Les enfants marchèrent vers le centre du bois tout en passant par l’étang de pêcheurs. Mais il n'y avait toujours pas de cabane en vue. Tout en poursuivant la marche bien plus loin que l’étang et en sachant qu’il n’avait pas prévenu ses parents de sa petite escapade, Lucas commençait à s’interroger fortement. Surtout que le chemin nouvellement emprunté ressemblait plus à un coupe-gorge qu’autre chose.
C’était un petit chemin très sinueux, avec de gros cailloux encrés dans le sol ; les cotés de ce chemin étaient remplis d’une végétation dense avec de hauts arbres. Même s’il restait peu de feuilles sur les branches, l’endroit était fatalement isolé du reste et il y avait peu de chance qu’un quelconque promeneur puisse passer par là.
- Alors, elle est où votre cabane ? interrogea Lucas d’une voix tremblotante.
- Quelle cabane ? Vous avez vu une cabane les gars ? demanda niaisement Johnny en tournant légèrement la tête derrière lui. Allez, tous sur trou d’uc !! On va lui faire passer un sale quart d’heure !!
Les 3 compères, Johnny en tête, se jetèrent sur ce pauvre garçon qui ne souhaitait que fuir cette situation. Même une puissante colère de son père ne lui faisait pas autant peur.
A ce moment, Lucas tomba à la renverse et se fit ruer de coups de pied dans le ventre et dans les jambes.
- Arrêtez !! Arrêtez !! Mais pourquoi vous faites ça! Je vous ai rien fait ! hurla-t’il.
- T’as été cafter à ton instit' ! Connard, il est venu nous parler pour nous demander d’arrêter de t’emmerder ! Tu vas payer !
Je lui ai rien dit, je vous jure ! C’est pas moi ! gémit-il maintenant. Ce qui était la vérité. Mais ce n’était qu’un prétexte, certes ésotérique quant à la discussion du midi entre Lucas et Lucien Denis, pour s’acharner sur un enfant sans défense, qui plus est, n’avait nullement besoin d’une quelconque violence sur sa personne. Surtout avec la soirée qui l’attendait. Mais ça, il ne le savait pas encore...
Ils continuèrent à lui donner des coups pendant environ une minute encore et finirent par s‘en aller en laissant Lucas au sol, recroquevillé sur lui-même et en larmes. Il resta à terre plusieurs minutes avant de se redresser avec l’aide de son bras gauche. Dans son malheur, il n’avait pas était blessé au visage, fort heureusement pour lui. Les ecchymoses pourraient être facilement dissimulées sous les vêtements. Il ne souhaitait aucunement que sa mère, et encore moins son père, ne s’aperçoivent de quelque chose. Au moment où il sécha ses larmes avec le revers de sa manche, un courant d’air glacial lui effleura l’oreille, générant un sifflement effrayant mais prompt. Epouvanté, il se leva et pris le chemin du retour en oubliant progressivement ces vicissitudes. «Je suis vraiment con d’avoir cru qu’ils voulaient être mes copains ces trois-là ! » se dit-il, accablé par ce qui venait de lui arriver.
- « Oh, je comprends Mr Pouchkine, la perte d’un grand-parent est souvent bien plus difficile pour de jeunes enfants que pour les descendants directs eux-même. Disons que les adultes sont plus réfléchis à ce sujet et que quelque part, ils s’y sont préparés. Mais au-delà de cette épreuve familiale, pouvez-vous me parler un peu de ce que vous faites et de l’attitude de votre fils à la maison ? Sans vouloir être indiscret ni entrer dans les détails bien sûr. Si ma question vous semble déplacée, n’hésitez pas à m’en faire part » interrogea Mr Denis en s’adressant aux deux protagonistes, sachant bien que la réponse viendrait maintenant du mari.
Les parents de Lucas se sentirent gênés face à cette question, ce qui laissa l’instituteur perplexe quant à leur réaction ; malgré tout, il cacha son air interrogatif sous un faux sourire judicieux.
- Ma femme travaille beaucoup pour ramener l’argent à la maison, son salaire dépend du nombre de clients qu’elle coiffe et moi je suis au chômage suite à un licenciement. Les Assedic ne me permettent que de payer les factures. A l’usine, je n’étais qu’un simple ouvrier et j’ai beaucoup de mal à retrouver un emploi, vous savez… Il est certain que pour mon fils cette situation doit le tournebouler. A cet instant précis, Elisabeth ressentit comme un outrage violent dissimulant la vérité « Il n’a jamais levé son cul pour rechercher du travail et il se plaint du chômage, comme si ce n’était pas de sa faute…Quand on veut on peut merde !! ». La suite de la discussion fut courte car Monsieur Denis reçut un appel de sa femme lui demandant de rentrer rapidement car elle avait besoin de la voiture pour faire les courses. Mr Denis remercia les parents de Lucas de leur visite en leur précisant qu’il serait toujours prêt à les recevoir s’il y avait quoi que ce soit.
Elisabeth et Albert rentrèrent chez eux en voiture et lors du trajet le couple n’eut aucune discussion. Albert se demandait « Qu’est ce que l’instituteur insinue avec ses questions de détective ? » De son coté, Elisabeth réfléchissait vaguement à ce qu’elle allait faire à manger ce soir. La R19 entra dans la petite cour de la maison, en écrasant sadiquement de ses roues les cailloux tapissant le sol. Elisabeth sortit la première et se dirigea vers la porte d’entrée avec les clés à la main pendant qu' Albert inspectait ses roues avant. Il était persuadé d’avoir roulé sur un objet lors du trajet. Et il ne s’était pas trompé, la roue avant gauche était déjà dégonflée de moitié.
- Eli, on a dû rouler sur du verre ou je ne sais quoi, le pneu est déjà à moitié dégonflée ! dit Albert d’une voix haute à sa femme, qui était déjà dans la maison mais avait laissé la porte ouverte.
- Hé bah bien ! Il faudrait que tu la remplaces ce soir, j’en ai besoin pour demain…répondit-elle en passant la tête au niveau de la porte d’entrée.
- Ouais, je sais… Je vais la changer tout de suite…Fait chier !
- Au fait, Lucas n’est pas dans la maison ! Affirme-t’elle d’un air légèrement inquiet.
- Il est passé où encore, ce petit con !
Elisabeth ne répondit pas et préféra faire demi-tour et vaquer à ses occupations. Elle connaissait son fils et cela lui était déjà arrivé d’aller se balader après l’école. Seulement Albert n’aimait pas ça du tout et il risquait de s’emporter lorsque Lucas rentrerait. A cet instant, son esprit souvent soumis lui fit dire que son fils ferait mieux d’obéir pour éviter les disputes incessantes. C’est vrai quoi, il n'a qu’à se tenir ce gosse et on évitera des scènes si fatigantes à la longue !
Lucas aperçut à quelques mètres de la maison son père en train de changer la roue de la voiture. A priori, il avait terminé car il était en train de serrer les boulons de la roue de secours, celle étant crevée se trouvait couchée à coté. Il s’approcha craintivement et discrètement pour rentrer chez lui en essayant d’échapper au regard de son père.
- Hé pépépe, d’où tu viens toi, tu n’es pas rentrer directement après l’école…t’étais où ? demanda Albert presque en hurlant. Le travail laborieux qu’il venait d’effectuer ne l’avait pas mis de bonne humeur.
- Je suis allé me promener dans le bois.
- T’as vu l’heure ! Rentre tout de suite !
Lucas ne demanda pas son reste et fila comme une fusée dans la maison ; c’est d’ailleurs en courant qu’il sentit la réelle douleur des coups qu’il avait encaissés précédemment. Il ne trouva pas de réconfort auprès de sa mère, cette dernière étant ce soir du coté de son mari et lorsque Albert corrigea Lucas de violents coups de martinet, elle n’éprouva aucune envie de s’interposer. Autant dire que le corps de Lucas avait atteint un niveau de douleur insoutenable et que même allongé sur le dos (sa position préférée pour dormir) dans son lit, ses blessures eurent un effet d’entrave à son endormissement. Il réussit malgré tout à trouver le sommeil après avoir fait, lentement, le vide dans son esprit.
Posté le 13.07.2007 par tico
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« Qu’est-ce que je suis grand ! J’ai l’impression d’être dans un village de playmobils ou d’être Gulliver sur l’île de Lilliput. Tout est beaucoup plus petit et je sens un air glacial stagner autour de mes oreilles ; j’entends le même sifflement que dans le bois cet après-midi et en ressens les mêmes sensations. Il me suffit de courber le dos pour voir ce qui se passe au sol, la vie est bien présente mais personne ne semble me voir…Je vois même la maison de mes parents avec l’étendue verdâtre qui part du bout du jardin. J’avance doucement de peur d’écraser une maison ou un passant. Une seule goutte de ma sueur se détachant lentement de mon visage par une coulée chatouillante pourrait noyer un être humain…C’est génial je suis devenu un géant !
Si je vois Johnny et sa bande, je n’hésiterai pas à les écraser comme de vulgaires insectes. J’irai à l’école après, je les trouverai peut-être dans la cour, mais pour l’instant, je me sens attiré par le bois. Et si je plongeais un pied dans l’étang, je pourrais enfin en connaître la profondeur. J’y suis maintenant, mais il a changé d’aspect et de couleur, l’eau est mauve et j’ai beau enfoncer mon pied là-dedans, c’est comme si l’étang était solidement bâché, cela ressemble plus au tapis feuillu d’un monde imaginaire. De toute façon, je me m’attarde pas ici, mes pieds commencent à ne plus se faire sentir, ils sont complètement saisis par ce froid quasi absolu. Harg…Revoilà ce vent marmoréen, il souffle de plus en plus violemment et je rapetisse ! Plus ma taille redevient humaine, plus le vent s’intensifie. Cette fois, j’ai une vue extérieure de mon corps, allongé sur le lit, immobile et relâché… Je reprends possession de mon bien, j’ai retrouvé le contrôle de mon corps et j’ouvre les yeux…
- Oh… C’était qu’un rêve, j’aimerais tant me rendormir pour le reprendre à l’endroit ou je l’ai laissé mais c’est chose impossible, on ne fait jamais deux fois le même rêve », pensa t’il tout en refermant lentement ses petits yeux.
Au moment de replonger dans les bras de Morphée, il ressentit de nouveau ce courant d’air glacial qui paradoxalement lui brûlait le visage. Son réveil fut brutal, à la vue de ce qui se présentait devant lui. Est ce encore un rêve ? se demanda-t'il, terrorisé ! Non, pas cette fois, putain il fait froid.
Devant lui se dressait une ombre de couleur violette en perpétuel mouvement telle une aurore boréale miniature mais mobile. Il semblait se dessiner de cette « chose » une forme humaine dénuée de contour expulsant de son centre une froideur polaire. Il resta ébahi devant ce spectacle pendant une dizaine de secondes avant que son prénom fut prononcé d’une voix tellement inhumaine que même avec tout le matériel moderne, on ne saurait la reproduire. A cet instant, Lucas fixait cette ombre sans détourner son regard d’un millimètre, totalement absorbé et sous le contrôle de ce qui l’effrayait juste auparavant. Bizarrement, il n’avait plus peur mais il était plutôt dans un état totalement ataraxique.
- « Ecoute-moi, Lucas. Tu n’as pas à avoir peur. Demain matin, avant de partir pour l’école, il faut que tu mettes un cdrom vierge dans ton ordinateur. Fais simplement ce que je te dis, tu comprendras bientôt tout cela. Fais-le, tu es en danger. Je reviendrai, rendors-toi maintenant… ».
Juste après ces derniers mots, la silhouette mystérieuse se dissipa comme par magie devant les yeux de Lucas qui aussitôt se replongea sur le dos et retrouva, en quelques secondes, le sommeil profond dont il fut extirpé précédemment. De son coté Elisabeth, malgré le lourd sommeil qui s’était emparé d'elle, se redressa pour tirer les couvertures vers elle. Elle dormait mais était frigorifiée. Après ce geste rapide, elle reprit sa position initiale. Albert lui, au rez-de-chaussée, affalé sur son canapé, avait assez d’alcool dans le sang pour ne ressentir aucune fraîcheur. Même éveillé, il ne s’en serait pas rendu compte. La température dans la maison avait chutée d’une dizaine de degré cette nuit-là.
Elisabeth fut la première à se lever au petit matin ; son premier réflexe fut de prendre un peignoir pour se couvrir. Elle descendit l'escalier et regarda les deux radiateurs pour vérifier si Albert ne les avait pas éteints la veille. Mais ils fonctionnaient bel et bien, un air chaud et condensé se dégageait des petites lamelles en métal. Après cette constatation qui ne la troubla guère plus longtemps, elle prépara son petit déjeuner. Pendant que le café passait, goutte à goutte en balançant son ronronnement de réveille-matin, elle monta à l’étage réveiller son fils. Lucas dormait comme un loir, et son réveil fut long et fastidieux. « Je descends maman. » répondit-il à sa mère tout en s’étirant comme un chat au réveil. Lorsque ses sens furent totalement en éveil, il se leva et se dirigea vers son bureau pour ouvrir un des tiroirs et y prendre un cdrom vierge…
- Albert ! Lève-toi ! Il est huit heures ! dit Elisabeth le dos tourné au salon tout en versant le café dans une tasse.
- Il faut que je parte dans cinq minutes, je suis déjà en retard ! Occupe-toi de Lucas, poursuit-elle.
- Hummm… Il peut se démerder tout seul, merde laisse moi dormir, répondit Albert en s’étirant comme un escargot.
- Gros fainéant, pensa-t’elle une fois de plus.
- Je t’entends penser, tu sais ! Comment je faisais moi, quand j’étais gamin, je me suis toujours débrouillé tout seul, répliqua Albert qui cette fois, malgré son désir de grasse matinée, s’était éveillé.
- Mouais…On voit le résultat ! préféra-t'elle penser intérieurement dans le but de ne pas commencer la journée sur des cris inutiles.
Effectivement, Albert eut rarement l’occasion de se faire aider pour quoi que ce soit étant enfant. Ses parents s’étaient rencontrés après la guerre. Son père, Victor, réussit à franchir le blocus soviétique pour fuir son pays – l’URSS à l’époque – et immigrer en France. C’est là qu’il avait fait la connaissance de Madeleine, une jeune fille au pair dans une famille bourgeoise de la banlieue Lilloise, à Lambersart. Ils s’installèrent ensemble très peu de temps après leur rencontre, Victor étant soucieux de sortir sa bien-aimée de son travail pour commencer une nouvelle vie, avec elle en France. La naissance d’Albert sonna le glas de la discorde car cet homme n’avait jamais voulu d’enfant, mais les moyens de contraception n’existaient guère en ce temps, donc à part l’abstinence ou le contrôle parfait de son organe…Après moultes divergences et disputes plus que violentes, le couple finit par se séparer en laissant la garde d’Albert à sa mère. Cette dernière préférant de loin ramener ses aventures à la maison dans la débauche la plus totale que de s’occuper de son fils. A l’âge de huit ans, Albert était déjà étonnamment plus dégourdi qu’un adolescent de treize. C’est d’ailleurs à cette âge (treize ans) qu’il arrêta l’école pour travailler à l’usine…La seule usine dans laquelle il avait toujours travaillé et sauvagement avait été jeté trente cinq ans plus tard.
Victor n’a plus souhaité le voir au bout de quelques mois seulement après la séparation du couple. Il s’était mis en ménage avec une autre femme qui, elle-même, ne souhaitait pas d’enfant ce qui le poussa finalement à abandonner sa précédente liaison et à mettre son fils aux oubliettes. Sa mère mourrut d’un cancer peu de temps après sa majorité. Il garda la maison (là où il vivait aujourd'hui) et continua sa vie affreusement soulagé de ce décès. Il n’eut jamais à effectuer quelque recherche que ce soit sur son père, pour la simple et bonne raison qu'il s’en foutait éperdument. La naissance de Lucas fut pour Albert un « accident » et il ne se gênait pas pour lui rappeler avec méchanceté. On dit souvent que les enfants, une fois adulte, reproduisent le comportement de leurs parents. Dans son cas, c’était chose vraie mise à part qu’Albert n’avait jamais quitté le domicile conjugal. Du moins pas encore… Albert et Elisabeth se rencontrèrent peu de temps après la mort de Madeleine. Ils se croisaient déjà depuis un petit moment lorsqu’Albert rentrait de l’usine. Il avait pris l’habitude de passer devant le salon de coiffure où Elisabeth était une jeune apprentie. Il lui lançait toujours un grand sourire à travers la vitre du salon, sourire qu’Elisabeth lui retournait avec timidité. Mais au fil des semaines, doté d’une grande patience, il réussit à atteindre le but qu'il s'était fixé et invita Eli à boire un café chez lui, dans un premier temps, tout en accentuant ses démarches de conquête. De son coté, elle fut attirée par cet homme si gentil et avenant avec elle et le désir de vivre sa vie, de prendre son indépendance, l’amena à quitter le domicile de ses parents pour s’installer définitivement chez lui. Eli accoucha de Lucas sur le tard, après plusieurs années de vie commune, toujours par « accident » selon Albert. Tout comme ses propres parents, son comportement se mit à changer à partir de ce moment là, comportement qui allait s’empirer après le licenciement de ce dernier. La suite, nous la connaissons maintenant…
Cette journée du vendredi 13 décembre fut routinière pour Lucas et ses parents. Elisabeth courut entre deux rendez vous à domicile pour malaxer le cuir chevelu de ses clients, avant des les attaquer avec dextérité de ses ciseaux. Albert avait passé la matinée dans son canapé et l’après-midi « Au Cheval Blanc » pour s’enivrer avec savoir-faire. Lucas supporta, quant à lui, une journée d’école banale, entre railleries d’autres enfants, crachats, croches-pieds à-tout-va dans la cour d’école et questions insidieuses de Mr Denis ; face auxquelles il déclinait toutes réponses avec habilité. Il ne traîna pas après l’école et préféra rentrer directement, les événements de la veille l’ayant persuadé de ne pas faire d’esclandre aujourd’hui. A la maison, Elisabeth n’était pas encore rentrée, ce jour de la semaine étant le plus prolifique pour son chiffre d’affaires. Seul Albert était rentré de son troquet, puant l’alcool à plusieurs mètres. Il était tellement ivre qu’il n’entendit même pas son fils rentrer de l’école. Lucas avait filé directement dans sa chambre en ayant pris le soin de verrouiller la porte pour être aucunement dérangé, même s’il y avait peu de chance que son père daigne avoir envie de le voir pour, par exemple, lui demander ce qu’il avait fait d’intéressant aujourd’hui à l’école… Le premier geste qu’il eût, fut de vérifier via le poste de travail de son PC, le contenu du Cdrom qu’il avait inséré le matin avant de partir pour l’école. Il y avait un seul fichier exécutable « MI.exe ». Sans se poser de question, il double-cliqua sur cette icône et attendit le résultat du chargement. Son écran se mit en veille subitement ; le fond devint violet et le voyant du moniteur passa à l’orange. Quand, tout à coup, une image effrayante apparut sous ses yeux ébahis. Cette image, sans aucun doute, lui était destinée car son prénom apparaissait en bas à droite de l’écran en petits caractères ! Il n’avait qu’à cliquer sur le bouton « entrer » se situant en plein milieu de l’écran pour y voir une suite. Ce bouton était fondu dans un paysage de mort régnant avec force… Du sang, des cadavres en décomposition flottaient sous une étendue d’eau translucide ; au-dessus, le ciel était mauve et apocalyptique. Mais Lucas, cette fois-ci, ne souhaita pas aller plus loin, il était apeuré comme un chien planqué sous un meuble, venant de se prendre une sévère correction par son maître. Il éteignit son PC et redescendit.
Entre-temps, Elisabeth était rentrée de son travail, énervée et agacée face à un mari en état de léthargie alcoolisée. Lucas avait demandé l’autorisation à sa mère d’aller se promener un petit peu avant le souper, ce qu’elle accepta. Dehors, la nuit était déjà tombée mais ce n’était pas le noir complet grâce à une lune pleine et lumineuse comme le soleil. Lucas traversa la partie du bois menant à l’étang et comme à son habitude s’assit sur le sol devant l’eau, se laissant aller au gré de ses pensées. Il ne fit pas le tour pour se mettre à son endroit favori mais s’installa directement devant. La lune apportait une couleur grisâtre qui donnait à l’étendue d’eau une robe d’une rare beauté. Une fois cette constatation faite, il s’allongea sur le dos et regarda la lune. Beaucoup de choses se bousculaient dans son esprit et il était certain de ne pas avoir d’explications quant à la venue de cette « chose » dans sa chambre la nuit dernière. « J’ai peut-être tout simplement rêvé ! Bah, oui, c’est ça, j’ai fait un rêve ou plutôt un cauchemar, tout simplement ! » se dit-il tout en essayant de se rassurer. « Mais le cdrom ! Lui était bien réel, j’ai bien vu cette image à l’écran tout à l’heure ! Qu’est ce que tout cela veut dire…ça me fait peur… Et pourquoi l’ombre m’a-t'elle dit que j’étais en danger, pourquoi m’avoir demandé de mettre un cd vierge qui en finalité m’a foutu une peur bleue ?Je crois qu’il faut que je regarde ce qu’il y a dans ce programme, après tout je peux pas en mourir ! C’est certainement que des images ! Au pire, je m’en tirerai avec une belle chaire de poule et des cauchemars toute la nuit ». Tout en faisant cette auto-analyse, ses yeux fixaient l’étang avec insistance, il lui semblait différent, impossible de dire en quoi il l’était mais quelque chose avait changé… Allongé sur le dos, l’angle de son regard était très fermé et ne pouvait voir qu’un faible horizon au-dessus de ses pieds. Il se mit, dans un premier temps, en position assise. Ne croyant pas le spectacle sous ses yeux, il se leva dans un deuxième temps, pour le dévisager avec terreur.
Un trou béant s’offrait à lui, l’étang était vide ! Comme si une météorite était tombée pile sur l’eau en l’expulsant avec violence à des kilomètres à la ronde. Lucas était littéralement estomaqué, les deux bras le long du corps, la bouche ouverte et le souffle coupé. Il ferma les yeux quelques secondes en se frottant les paupières du bout des doigts puis en les rouvrant, il se rendit compte que cela ne semblait pas être une illusion. Il fit de petits pas prudents dans le but de s’approcher au maximum du bord, comme le ferait une lionne avant de charger une proie préalablement repérée. A cet instant, il se dit qu’il allait enfin avoir la réponse sur la profondeur de l’étang, raisonnement pouvant paraître assez absurde à ce moment là mais pas tant que ça…Car le fond de l’étang était visible malgré l’obscurité, bien trop visible… La lune donnait l’impression de briller de toute sa force pour en éclairer le fond. Des squelettes jonchaient le tapis profond de l’étang, des tas de squelettes ! En balayant son regard de gauche à droite, il aperçut également des cadavres en décomposition.
- Ahhhh, quelle horreur !!! Au secours ! se mit à crier Lucas tout en courant pour s’éloigner le plus vite possible du trou.
Il détala tellement vite qu’il en perdit une chaussure et se ramassa une gamelle qui lui fit faire trois tours au sol sur lui-même. On aurait dit un footballeur réclamant une faute après le mauvais tacle d’un défenseur survolté. Après quelques secondes d’interruption, il se releva pour retourner en arrière, sa chaussure se trouvant à deux mètres derrière lui. Une fois son pied rechaussé, il tenta de calmer ses angoisses qui prenaient le dessus sur son corps tremblant. Il n’avait plus une goutte de salive dans la bouche et aurait donné cher pour boire un verre d’eau. « C’est pas possible, j’ai dû halluciner, c’est pas possible… Tant pis, j’y retourne, je veux en avoir le cœur net. » Lucas se trouvait de nouveau face à l’étang, il s’écroula sur ses deux genoux et se mit à pleurer de chaudes larmes « Je deviens fou ! Je suis en train de devenir cinglé ! » pensa-t'il totalement désabusé. Tout était redevenu normal, l’eau stagnante, bien présente, brillait de sa couleur grisâtre et une légère brise la molestait de façon à créer de petites vaguelettes.
Ses larmes cessèrent de couler et les petites gouttes humides et chaudes présentes sur ses joues furent saisies subitement par un courant d’air glacial, un courant d’air que Lucas commençait à connaître.
- Mais qu'est-ce que tu me veux à la fin ! Hein ? Pourquoi tu me fais ça ? Et pis d’abord où es-tu, où te caches-tu ? Allez montre-toi, sale monstre ! Je sais que tu es là, je te sens !
Effectivement, Lucas ne s’était pas trompé. « L’ombre » réapparut devant lui, exactement comme la nuit dernière, expulsant son air glacial. Il était effrayé, le regard hagard jusqu’au moment où il entendit, de cette voix inhumaine, les premiers mots. La tranquillité se lisait dès lors sur son visage.
- « Tu n’as rien à craindre de moi, Lucas, je voulais simplement te montrer ce qui arrive à celui qui s’aventure dans le programme. Saches qu’il ne faut jamais l’utiliser deux fois, jamais… Tu ne ferais que provoquer le diable en personne. Il faut que tu comprennes qu’il ne faut pas que tu l’utilises toi-même et tu dois le brûler immédiatement après l’usage que tu vas devoir en faire. Je t’ai fait don de ce pouvoir pour modifier le cours de ton destin, demain soir tu ne seras plus de ce monde si ton père n’utilise pas le programme. Tu auras un accident de voiture avec lui, il va vous tuer tous les deux à cause des vices qui le rongent en permanence. Ta mère ne sera pas là pour te protéger. C’est à toi de prendre ta vie en main car tu ne pourras raisonner ton père…Tu ne pourras pas changer ton destin par ta seul force de persuasion. Tue- le ! Tue-le, Lucas avant demain soir, c’est ton unique chance. »
Lucas but ces paroles en état de totale hypnose, les yeux fixes et écartelés. Une fois le dernier mot prononcé, le corps astral en perpétuel mouvement disparut tel qu’il était arrivé. Lucas se retourna et prit le chemin de la maison, plus calme et serein qu’il ne l’avait jamais été.
- T’avais besoin d’accepter cette invitation ! marmonna Albert.
- Oh, mais t’es pas obligé de venir, je me passerais bien de toi…répondit Eli en montant les escaliers.
- T’inquiète pas, j’avais l’intention d’y aller ! répliqua Albert, son décapsuleur à la main en s’avançant vers le réfrigérateur.
Au moment où il s’abaissa devant le frigo ouvert pour tirer le tiroir du bac à légumes (là où il stocke son « carburant » comme il aime le dire avec une fierté qui n’a vraiment pas lieu d’être), la porte d’entrée retentit d’un faible bruit. Lucas était rentré. La détente se lisait sur son visage, ses yeux étaient remplis de tranquillité, ce qui étonna Eli qui lui demanda, ironiquement, s’il avait vu la vierge Marie dehors ! Si elle savait, se dit-il.
- Dis-moi, Lucas, demain en fin de journée je vais voir ma tante à Lille, tu viens avec moi ? demanda Eli.
Lucas hésita quelques instants.
- C’est que … j’ai pas mal de devoirs à faire pour lundi !
- Tu pourras les faire demain matin et puis, tu as encore tout le dimanche.
Lucas ne sachant pas quoi lui répondre, se contenta sur l’instant d’un « d’accord … » songeur et dubitatif. Il préféra prendre le temps de réfléchir à une excuse implacable pour cette journée de demain : samedi 14 décembre.
- Et tu comptes y aller comment à Lille ? demanda Albert. Oublie la voiture et prends le bus, c’est moins cher ! reprit-il.
- T’es chiant, t’en a pas besoin de la voiture, toi !
- On ne sait jamais, il peut arriver n’importe quoi et je pourrais en avoir besoin !
Mouais… dans un sens il a pas tort…C’est carrément moins cher d’y aller en bus et en ce moment on a besoin de faire attention a l’argent, pensa Eli.
La nuit venue, Lucas cogita quelque peu et trouva rapidement une solution à son problème. Il n’avait qu’à procéder tel qu’il le faisait de temps en temps pour éviter une journée d’école. La maison était silencieuse mise à part les beuglards ronflements du père. Il descendit à la cuisine pour prendre une bouteille d’eau et un paquet de gâteaux. De retour à l’étage, il fit un détour par la salle de bain avant de rejoindre sa chambre.
Bon…voila… j’ai tout ce qu’il me faut pour demain matin. Se dit-il tout en éparpillant sur son lit les différentes pièces de son petit stratagème. Soudain, un souvenir très proche vint habiter sa pensée. « Le bus ! Elle va prendre le bus ! Est-ce que le monstre avait raison ? On va avoir un accident de voiture si je fais rien ? Oui… c’est sûr, tout cela est trop irréel, mais je crois en cette chose de l’étang. Il veut me protéger et me débarrasser de mon père, cet homme qui ne m’a jamais aimé et qui veut ma perte à petits feux ». S'ensuivirent des flash-backs dans sa mémoire sur ses années d’enfance, les punitions interminables, les humiliations, les railleries des autres enfants de l’école, et les coups de martinet portés par son père avec une violence à terrasser un cheval. Il en avait les larmes yeux, des larmes chaudes comme le feu et les yeux remplis de haine. Malgré son jeune âge, il était plus que jamais déterminé et maintenant rien ne pourrait plus l’arrêter…
4
Maison des Pouchkine, Samedi 14 décembre.
Lucas avait mis son réveil à 6h30 pour être certain d’être réveillé avant tout le monde et de ne pas être dérangé pendant un bon moment, le temps de ses préparatifs. Dans un premier temps, il cassa quelques gâteaux en miette dans une bassine en inox, prise la nuit dernière dans la salle de bain, dans laquelle il rajouta de l’eau ; suffisamment, pour faire une espèce de bouillie répugnante. Ensuite il décrocha du mur son radiateur, qui était simplement posé sur des cheville en « L », puis le posa à terre à l’horizontale, avec la bassine dessus. Il la laissa quelques instants, juste le temps de chauffer un peu le tout et fit de même avec la pointe thermomètre. Il surveilla avec attention le mercure de l’ustensile, il ne fallait pas qu’il le fasse se bloquer à la température maximale. Sa mère aurait beaucoup de mal à le croire s’il avait une fièvre de 49°…Dans un deuxième temps, il reposa son radiateur au mur situé au dessous de la fenêtre et se remit au lit avec ses accessoires de théâtre tel un acteur en pleine concentration avant de jouer une scène. Il n’avait plus qu’à alerter sa mère.
- Maman !! gémit-il de haute voix, je suis malade, viens !
Son plan avait fonctionné à merveille, Eli n’y avait vu que du feu, c’est à peine si elle avait regardé le contenu de la bassine avant de la jeter dans la cuvette des toilettes avec « beurk » de dégoût. Elle lui conseillé de rester au lit pour qu’il se repose, il valait mieux éviter, selon elle, de lui faire prendre le car en plein mois de décembre, surtout que l’arrêt de bus était à plus de cinq cents mètres. Cet après-midi là, Albert était déjà bien entamé lorsque Eli embrassa son fils avant de prendre le chemin du bus. Une fois la maman de Lucas partie, Albert se mit dans le canapé devant la télévision et l’enfant sortit de sa chambre. Il avait eu le temps de cogiter toute la matinée à un autre subterfuge pour faire monter son père à l'étage. Cela n’était pas le plus dur mais il fallait surtout réussir à le mettre devant le PC et lui faire cliquer sur le bouton « entrer ». Et pour tout ça, il avait un plan ; le seul hic, la grande question qui l’avait turlupiné ces dernières heures était de savoir ce qui allait se passer une fois que son père aurait effectué cette action… qu’allait-il se passer ? Il n’en savait strictement rien, seul l’esprit le savait… Il était juste certain d’une chose, c'était que cette action tuerait son père.
- Papa ? dit Lucas. Viens dans ma chambre, faut que je te montre quelque chose de super !
- Qu’est ce que tu me veux encore, toi ! répondit Albert en bégayant.
- J’ai un copain qui m’a passé un jeu sur l’ordi hier !
- Et qu’est-ce que tu veux que ça me foute ! hurle-t-il.
- Viens le voir, au moins, je te dis, tu vas aimer.
- Et pourquoi j’aimerais ton jeu à la con ? Hein !
- C’est un jeu de rugby où tu peux prendre l’équipe de France avec tous les vrais joueurs, t’as même des fiches détaillées sur tous les joueurs depuis les années 50 !
- Humm c’est vrai, ça ? Là, tu m’intéresses, Pinocchio ! J’arrive dans 5 minutes, j’vais pisser un coup avant, répondit Albert en se levant tant bien que mal de son canapé.
« C’est ça, va pisser, et prends-y du plaisir car c’est la dernière fois que t’auras l’occasion de vider ta sale pisse alcoolisée dans les chiottes… » se dit Lucas, satisfait d’avoir réussi à amadouer son père aussi facilement.
Albert entra dans la chambre de son fils. Celui-ci venait de lancer le fichier MI.exe.
- C’est ça, ton jeu de rugby ? ça ressemble plutôt à un dessin d’horreur ton truc !
- Mais si, ne t’inquiètes pas, c’est juste une présentation qui n’a rien à voir. En fait, c’est un jeu piraté… cracké si tu préfères. C’est l’image de présentation de celui qui a copié le jeu.
- J’y comprends pas grand-chose à ton baratin, mais bon, voyons voir… Et au fait, après je vais aller faire un tour « Au Cheval Blanc », j’aimerais que tu vienne avec moi, ta mère m'a bassiné pour ne pas te laisser seul ce soir. Alors, tu viendras avec moi et on prendra la caisse parce que je n’ai pas le courage de marcher. Bon, voyons voir…A cet instant, Albert se trouva assis devant l’écran d’ordinateur, la souris à la main.
- Faut que je clique sur le bouton « entrer » ?
- Oui, c’est ça, cliques sur « entrer » papa, vas-y cliques sur le bouton ! lui répondit Lucas avec un sourire terrifiant.
Albert s'exécuta. Le moniteur de l’ordinateur se mit à dégager un air polaire et très violent ; plus le froid pénétrait dans la pièce, plus la température devenait insoutenable. Albert fut complètement saisi par cette mini-tornade qui l’immobilisait sur le siège. Le monstre était réapparu et avait entouré cet homme, de la tête au pied, totalement impuissant, les bras le long du corps et le visage horrifié. Impossible pour lui d’ouvrir la bouche pour prononcer quoi que ce soit. Malgré la préméditation de son acte, Lucas était lui aussi, bien qu’en retrait au bout de la pièce, stupéfait et appeuré. Aurait-il dû arrêter cette machination quand il en était encore temps ? En tout cas, maintenant il était trop tard et il en était conscient. Le corps de son père, en phase d’être broyé, se leva de la chaise et prit une position horizontale. A cet instant, Lucas entendit gémir Albert qui lui demandait de l’aide, puisant dans ses dernières forces. « Lucas, aide-moi… » clama-t-il de douleur. Cette lévitation ne dura que quelques secondes mais pour Lucas, cela lui sembla durer de longues minutes. Il voulait tuer son père mais pas en le faisant souffrir, Visiblement, Albert était au bord de l’évanouissement tellement son corps était compressé par cette force surnaturelle. Il fut aspiré subitement par une vitesse vertigineuse à travers l’écran. S’en était fini pour lui, Lucas l’avait bien compris. Le cadavre de son père reposerait maintenant et à tout jamais dans le fond de l’étang et personne n’en saurait jamais rien.
« Ça y est, je l’ai fait…Je me suis débarrassé de mon père, enfin ! » se dit-il tout en remettant de l’ordre dans sa chambre. La chaise de bureau se trouvait à l’autre bout de la pièce, la plupart des objets de faible poids étaient dispersés un peu partout ; même le bocal des poissons rouges s’était renversé. Lucas réussit malgré tout à les sauver de justesse en les faisant patienter dans un seau d’eau fraîche. Il eut une attention particulière et paradoxale pour ses poissons alors qu’il venait d’envoyer son géniteur dans l’autre monde. Soudain, une pensée malsaine vint lui troubler l’esprit : « Au fait... Le monstre m’a dit que je devais brûler le Cdrom après…Mais quand même, ce serait dommage de jeter dans les flammes une arme destructrice et qui me permettrait de me débarrasser à vie de toutes les personnes qui essaieront de me nuire…Je vais le conserver pour l’instant… J’ai une petite idée… ».
Comme convenu, Eli rentra chez elle vers 19h30 et ne fut pas surprise par l’absence de son compagnon. Elle interrogea, malgré tout, son fils pour se « rassurer », ce dernier lui ayant confirmé qu’il était avec ses copains au bistrot.
Ce qui inquiéta Elisabeth, c’est qu’Albert n’était toujours pas rentré à 22h00 alors que le « Cheval Blanc » avait déjà fermé ses portes depuis plus d’une demi heure.
Mais son éreintement eut raison de sa préoccupation et elle s’endormit dans le divan (si cher aux yeux de son mari) sans même éteindre la télévision qui hurlait des publicités mensongères et racoleuses pour faibles d’esprit.
Lucas, quant à lui, dormait paisiblement avec un sourire affiché et inéluctablement serein. Pour lui, c’était le plus beau jour de sa vie. La crainte et la peur auxquelles il fut confronté tantôt, face à la disparition irrationnelle de son père, s’étaient très vite estompées pour laisser place à un flux d’apaisement contradictoire.
Dehors, une véritable tempête faisait rage en balayant tout sur son passage. Plusieurs poubelles étaient renversées ayant, pour la plupart d’entre elles, quitté leur emplacement respectifs sur le trottoir pour faire de la patinoire en plein milieu de la route. La plupart des habitants du quartier étaient restés cloîtrés chez eux. Il fallait de toute façon être inconscient pour faire une petite balade d’après dîner pourtant si bénéfique à une bonne digestion. Il était certain qu’un être humain de la taille d’un grand nain de jardin serait incapable de se maintenir debout avec de telles bourrasques violentes sifflant un requiem pour les morts en si bémol mineur. Et malgré cette intempérie passagère, Eli et Lucas dormaient comme des loirs hibernants. Même le bruit fracassant du volet du salon, qu’Eli avait omis de fermer, ne réveilla pas cette maman fatiguée.
Le lendemain matin, Eli fut la première à se reveiller suite à l’agression des rayons du soleil sur ses paupières fermées. Elle constata que l'un des deux volets de la fenêtre était sorti de ses gonds pour se retrouver quelques mètres plus loin. « Mince, il y a eu une tempête cette nuit apparemment…et j’ai pas fermé les volets ». Tout en se dirigeant dans la cuisine, elle pensa à Albert qui ne semblait toujours pas être rentré. De plus, son imposant gilet était toujours sur le portemanteau ; détail qu’elle n’avait pas remarqué la veille. « C’est tout de même étrange, il est peut-être rentré dans la nuit et se serait couché dans la chambre en voyant que je dormais sur le canapé…Ouais ça doit être ça… » pensa-t-elle tout en se préparant un léger petit déjeuner. Apres avoir beurré deux biscottes, elle décida d’aller réveiller son fils pour prendre le petit déjeuner avec lui. Elle monta les escaliers avec effort (la nuit passé sur le divan l’avait quelque peu courbaturée) mais préféra dans un premier temps vérifier la présence de son mari dans le lit conjugal. Elle fut saisie de stupéfaction en apercevant que le lit était vide, les draps et la couette, parfaitement ordonnés. Après avoir réveillé Lucas, elle descendit dans la cuisine et l’attendit pour l’interroger. Son inquiétude montait crescendo face à l'absence d’Albert. Malgré les nombreux problèmes que le couple connaissait depuis longtemps, ce n’était pas dans ses habitudes de quitter le domicile une nuit complète.
« Peut-être était-il trop saoul pour rentrer et il a dû s'endormir dans le bistrot ou dans le caniveau comme une épave…non, quelqu’un l’aurait ramené à la maison. Peut-être a-t-il eu un accident… Une voiture l’a renversé et il est à l’hôpital… Merde j’en sais rien », se dit-elle avec une anxiété sans cesse croissante.
- Bonjour mon chéri, assis-toi, je t’ai préparé ton petit déjeûner.
- Bonjour maman, répondit Lucas tout en lui administrant un baiser sur la joue.
- Dis moi, Lucas, je suis inquiète car papa n’est pas à la maison. Hier, tu m’as dit qu’il était parti au café mais il n’est pas rentré de la nuit. Ça ne lui ressemble pas.
- Je ne sais pas, maman, lui répondit-il, les yeux rivés sur son bol de chocolat au lait.
- Je vais prendre une douche et aller « Au Cheval Blanc », ensuite j’appellerai l’hôpital pour voir s’il n'est pas là-bas, on ne sait jamais. Mais, j’ai l’impression qu’il lui est arrivé quelque chose…Ça ne te dérange pas si je te laisse tout seul une heure ou deux ?
- Non non, dit Lucas, décidément peu loquace en ce dimanche matin.
Elisabeth quitta donc la maison et Lucas se retrouva seul chez lui. Depuis son réveil, une seule idée lui trottait dans la tête. Et cette pensée malsaine, il voulait, et allait, l’exécuter. Il s’habilla rapidement puis sortit par derrière la maison pour prendre son vélo dans la dépendance. Il fallait faire vite, tant que la maison était vide. Mais il ne se dirigea pas vers le bois. Il prit le chemin menant au terrain de football. En s’approchant doucement du terrain, non tondu depuis des mois, il remarqua deux enfants jouant au ballon. Il savait qu’il les trouverait ici.
- Qu’est-ce que tu fous là, toi ? demanda le jeune garçon tout en jonglant habilement avec le ballon.
- En fait, je voulais faire la paix avec toi et t’inviter chez moi, j’ai quelque chose à te montrer…Et tu ne vas pas en croire tes yeux !
- Hum… T’as de la chance que je sois de bonne humeur ce matin, sinon tu te serais déjà pris le ballon en pleine gueule ! Pourquoi je ferais la paix avec toi et qu’est-ce que tu as de si incroyable à me montrer ?
- Haha… gloussa Lucas avec une assurance inhabituelle de sa part. International Football 5, ça te dit quelque chose ?
- Quoi ! Tu as ce jeu ! mais c’est impossible, il vient de sortir et il coûte la peau du cul !
- Peut-être mais je l’ai ! Mon oncle l’a eu en import et m’en a fait une copie. Et crois-moi, le jeu fonctionne nickel et il est vraiment excellent !
- Waouh ! trop cool ! Ok je te suis.
Lucas monta sur son vélo et prit le chemin de la maison. Il ne roulait pas trop vite pour ne pas distancer l’enfant qui courait derrière lui. Ce dernier était tellement surexcité de pouvoir essayer un jeu qu’il attendait depuis des mois qu’il aurait pu parcourir cinq kilomètres en courant si cela avait été nécessaire.
Elisabeth, de son coté, pénétra dans le café qu’elle connaissait si bien par l’intermédiaire de son mari. Le patron du troquet fut surpris de voir cette femme qui ne venait jamais dans son établissement mais qu’il connaissait de vue ; et surtout des nombreux récits d’Albert sur les engueulades permanentes qu’il s’amusait à raconter en détournant souvent la vérité pour faire rire l’assemblée « d’accoudés au comptoir ».
Mais Eli fut d’autant plus étonnée lorsque les quelques personnes présentes ce matin lui confirmèrent qu’ils n’avaient pas vu Albert de la journée d’hier ni même de la soirée.
Elle ne posa pas plus de questions et préféra aller directement à l’hôpital qui se trouvait à moins d’un kilomètre.
« Si l’hôpital ne donne rien, j’irais voir à la gendarmerie… Il a peut-être pété les plombs en pleine ville et a passé la nuit en dégrisement », pensa-t-elle tout en roulant à une vitesse dépassant largement celle autorisée. Eli en arrivait à se demander pourquoi elle était si inquiète pour un homme que visiblement elle n’aimait plus depuis belle lurette et qui ne lui avait toujours fait que du mal, ainsi qu’à Lucas. Mais les femmes avaient souvent une lucidité que certains pouvaient appeler un sixième sens quand il s’agissait d’analyser des faits et gestes pour en extirper un ressentiment. Il n’y avait plus de doute, pour Elisabeth, un « je ne sais quoi » de très grave était survenu lors de son absence.
Les deux enfants montèrent les escaliers, Lucas avait les battements de son cœur qui s’amplifiaient et sa pression sanguine ne faisait que croître à chaque marche.
- Nous y sommes, entre et suis-moi, l’ordinateur se trouve dans ma chambre en haut. Viens, assis-toi, je vais te lancer le jeu.
Lucas fit un double-clique sur le fichier Mi.exe et lui expliqua, pendant le chargement, ce qu’il avait dit hier à son père concernant le jeu piraté et son écran de présentation.
- Je clique sur « entrer », je suppose ?
- C’est ça, Johnny, cliques sur « entrer » Vas-y, tu vas halluciner, lâcha Lucas tout en reculant de quelques pas. Ses yeux étaient exorbités et ses lèvres affichaient un sourire des plus malsains ; à ce moment, Lucas n’était plus un enfant de 11 ans mais un être humain des plus dangereux qu’il soit.
- D’accord, dit Johnny en cliquant sur le bouton. Je sens que je vais m’éclater !
- Effectivement !!! HAHAHA !!! hurla Lucas dans un état de démence totale dès que l’air glacial fit de nouveau son apparition dans la pièce. « Oh oui, tu vas t'éclater. Tu vas même éclater tout court pauvre connard ! Tu vas mourir, Johnny ! Tu vas payer pour toutes les humiliations que tu m’as fait subir !!! Vous allez tous mourir !!!
FIN